Ukiyo-e

Un article de Nezumi.

Ukiyo-e (浮世絵 , « image du monde flottant ») mouvement artistique japonais de l'Époque d'Edo (1603-1868) comprenant non seulement une peinture populaire et narrative originale, mais aussi et surtout les estampes japonaises gravées sur bois. Il existe des œuvres ukiyo-e qui ne sont pas des estampes : c'est le cas des peintures, sur soie essentiellement, telles que celles des Kaigetsudo et de la plupart des artistes ukiyo-e.

Histoire

Après des siècles de déliquescence du pouvoir central suivie de guerres civiles, le Japon connaît à cette époque, avec l'autorité désormais incontestée du shogunat Tokugawa, une ère de paix et de prospérité qui se traduit par la perte d'influence de l'aristocratie militaire des daimyos, et l'émergence d'une bourgeoisie urbaine et marchande. Cette évolution sociale et économique s'accompagne d'un changement des formes artistiques, avec la naissance de l’ukiyo-e et de ses estampes peu coûteuses, bien loin de l'aristocratique école de peinture Kanō.

Les thèmes de l’ukiyo-e sont également tout à fait nouveaux, car ils correspondent aux centres d'intérêt de la bourgeoisie : les jolies femmes et les courtisanes célèbres, les scènes érotiques, le théâtre kabuki et les lutteurs de sumo, le fantastique, les calendriers et les cartes de vœux, le spectacle de la nature et des lieux célèbres.

Alors qu'il passe au Japon pour vulgaire de par sa valorisation de sujets issus du quotidien, ce genre connaît à la fin du XIXe siècle un grand succès auprès des Occidentaux, après l’ouverture forcée du pays sur le monde extérieur à partir de 1858. Les grandes collections privées d'estampes japonaises d'Europe influencent alors fortement la peinture européenne et, en particulier, les impressionnistes.

Ukiyo (浮世, « monde flottant »), dans son sens ancien, est chargé de notions bouddhistes, avec des connotations mettant l'accent sur la réalité d'un monde où la seule chose certaine, c'est l'impermanence de toutes choses. C'est là pour les Japonais un très vieux concept qu'ils connaissent depuis l'époque de Heian (794-1185).

Ce mot empreint de résignation, les habitants d'Edo (et, avec eux, ceux d'Ōsaka et de Kyōto) le reprennent au XVIIe siècle en le détournant de son sens à une époque où leur ville connaît une remarquable expansion due à son statut nouveau de capitale ainsi qu'à la paix qui règne désormais.

Le terme ukiyo apparaît pour la première fois dans son sens actuel dans Les Contes du monde flottant (Ukiyo monogatari), œuvre de Asai Ryōi parue vers 1665, où il écrit dans la préface :

Vivre uniquement le moment présent,
se livrer tout entier à la contemplation
de la lune, de la neige, de la fleur de cerisier
et de la feuille d'érable... ne pas se laisser abattre
par la pauvreté et ne pas la laisser transparaître
sur son visage, mais dériver comme une calebasse
sur la rivière, c'est ce qui s'appelle ukiyo.

L'utilisation du mot « ukiyo » (« monde impermanent ») pour qualifier les « images » (« e »), estampes et peintures, de l'époque est difficile à interpréter pour les Occidentaux qui découvrent l’ukiyo-e dans la deuxième moitié du XIXe siècle : ses connotations, son ironie latente, il est chargé de religiosité alors qu'il désigne la vie bouillonnante qui tourne notamment autour des « maisons vertes (maisons closes) » et du « quartier réservé » du Yoshiwara, suscitent quelques interrogations.

Cette forme d’art connaît une grande popularité dans la culture métropolitaine d'Edo durant la seconde moitié du XVIIe siècle, naissant dans les années 1670 avec les travaux monochromes de Moronobu qui en fut le premier chef de file.

Initialement, les estampes étaient exclusivement imprimées à l’encre de Chine sumi ; plus tard, certaines estampes sont rehaussées de couleurs apposées à la main, ce qui restait coûteux, puis par impression à partir de blocs de bois portant les couleurs à imprimer, encore très peu nombreuses. Enfin, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, Harunobu met au point la technique d’impression polychrome pour produire des nishiki-e (« estampes de brocart »).

Les ukiyo-e sont abordables financièrement car ils peuvent être reproduits en grande série de quelques centaines. Ils sont principalement destinés aux citadins qui ne sont généralement pas assez riches pour s’offrir une peinture. Ce développement de l’ukiyo-e s'accompagne de celui d'une littérature populaire, avec les ventes importantes des kibyōshi et des sharebon. Le sujet initial des ukiyo-e était la vie urbaine, en particulier les scènes du quotidien dans le quartier des divertissements. De belles courtisanes, des sumotoris massifs, ainsi que des acteurs de kabuki populaires sont ainsi dépeints se livrant à des activités plaisantes pour l'œil. Par la suite, les paysages connaissent également le succès.

Les sujets politiques et les personnages dépassant les strates les plus humbles de la société n'y sont pas tolérés et n'apparaissent que très rarement. Bien que la sexualité n'y soit pas autorisée non plus, elle n'en est pas moins présente de façon récurrente. Les artistes et les éditeurs sont parfois punis pour la création de ces shunga au caractère sexuel explicite.

On peut citer à cet égard le cas d'Utamaro, qui fut menotté pendant 50 jours pour avoir produit des estampes représentant la femme et les cinq concubines d'un célèbre personnage de l'histoire récente, Hideyoshi. Il est vrai qu'il avait par ce biais associé à un sujet libertin le monde politique de son temps.

Aussi les estampes doivent-elles être approuvées par la censure du bakufu, le gouvernement militaire, et porter le cachet du censeur qui en autorise l'impression. Le rôle du censeur ne se limite d'ailleurs pas aux aspects de politique ou de mœurs, mais aussi, selon les époques, à la limitation des couleurs ; ainsi, les réformes de l'ère Kansei visent à lutter contre l'inflation et le luxe ostentatoire, en interdisant entre autres mesures l'emploi d'un trop grand nombre de couleurs dans les estampes, contrainte que certains artistes ukiyo-e tels que Kubo Shunman détournent de son but premier en concevant alors d'exceptionnelles estampes en subtils dégradés de gris.

Principaux artistes

  • Moronobu (1618-1694), fondateur de l’ukiyo-e
  • Sugimura Jihei (actif de 1681 à 1698), au style proche de Moronobu, avec qui il a longtemps été confondu
  • Kiyonobu (1664-1729), fondateur de l'école Torii
  • Masanobu (1686-1764), grand innovateur, et l'un des tout premiers à travailler sur la perspective occidentale
  • Toshinobu (actif de 1716 à 1751), d'un style proche de Masanobu
  • Toyonobu (1711-1785), d'un style proche de Masanobu
  • Kaigetsudō Ando (actif de 1700 à 1714), maître de l'atelier Kaigetsudo
  • Kaigetsudō Anchi (actif de 1704 à 1736), son élève, et peut-être son fils
  • Kaigetsudō Dohan (actif de 1704 à 1716), élève d'Ando
  • Kaigetsudō Doshin (actif au début du XVIIIe siècle), élève d'Ando
  • Matsuno Chikanobu (actif de 1704 à 1716), au style proche des Kaigetsudo
  • Baiōken Eishun (actif de 1710 à 1755 environ), au style proche des Kaigetsudo
  • Miyagawa Chōshun (1683-1753), artiste de grande qualité, mais mal connu
  • Sukenobu (1671-1751), artiste de Kyoto, inspirateur de Harunobu

Harunobu et ses héritiers

  • Harunobu (1725-1770 environ), créateur de l'« estampe de brocart »
  • Suzuki Harushige (1747 - 1818), imitateur de Harunobu et de l'Occident, et auteur d'un livre sur Copernic
  • Koryusai (1735-1790), dont le style initial est très proche de celui de Harunobu
  • Shunshō (1726-1792), chef de file de l'école Katsukawa
  • Bunchō (actif de 1756 à 1790), dont le style est proche de celui de Harunobu
  • Katsukawa Shun'ei (1762-1819), élève de Shunshō, connu pour la qualité de ses portraits d'acteurs de kabuki

L'âge d'or de l’ukiyo-e : Kiyonaga, Utamaro, Sharaku

  • Kiyonaga (1752-1815), un des plus grands artistes ukiyo-e, novateur tant par le style que par la technique
  • Shunchō (actif de 1770 à la fin du XVIIIe siècle), au style proche de celui de Kiyonaga
  • Shunman (1757-1820), dont le style raffiné s'inspire de celui de Kiyonaga
  • Katsukawa Shunzan (actif entre 1782 et 1798), au style proche de celui de Kiyonaga
  • Utamaro (1753-1806), dont les estampes d’okubi-e sur fond micacé sont un des sommets de l’ukiyo-e . Voir Cinq femmes autour d'Utamaro
  • Sharaku (actif en 1794 et 1795), une fulgurante carrière de quelques mois dans l'estampe de kabuki
  • Eishi (1756-1829), un ancien samouraï, dont l'art élégant prolonge celui d'Utamaro
  • Eisho (actif entre 1790 et 1799), élève de Eishi, proche d'Utamaro par ses okubi-e
  • Eisui (actif entre 1790 et 1823), élève de Eishi, proche d'Utamaro par ses okubi-e
  • Toyokuni (1769-1825), surtout connu pour ses portraits d'acteurs de kabuki
  • Chōki (fin du XVIIIe - début du XIXe siècle), un talent original qui évoque un peu le style de Kiyonaga

Hokusai, Hiroshige et la fin de l’ukiyo-e traditionnel

  • Toyoharu (1735-1814), dont l'étude de la perspective occidentale ouvre la voie à Hiroshige
  • Hokusai (1760-1849), l'un des deux grands artistes ukiyo-e du XIXe siècle
  • Hiroshige (1797-1858), son rival et son égal
  • Keisai Eisen (1790-1848), travaille avec Hiroshige à la série Les Soixante-neuf Stations du Kiso Kaidō
  • Kuniyoshi (1797 ou 1798-1861), dont Yoshitoshi est l'élève
  • Kunisada (1786-1865), contemporain de Hiroshige

Yoshitoshi, puis le shin hanga et le sōsaku hanga

  • Yoshitoshi (1839-1892), le dernier grand artiste ukiyo-e
  • Kunichika (1835-1900), élève de Kunisada
  • Kawase Hasui (1883-1957), chef de file d'une nouvelle approche de l'estampe japonaise, le shin hanga
  • Itō Shinsui (1898-1972), artiste shin hanga

Principaux thèmes

Les bijin-ga (美人画, peintures de bijin, « peintures de jolies femmes ») constituent l'un des grands genres de la peinture et de l'estampe japonaise, au centre de l'intérêt des artistes ukiyo-e. Il s'agit bien souvent du portrait de courtisanes célèbres nommément identifiées et célébrées pour leur beauté.

Le bijin-ga et la représentation de courtisanes – élément essentiel de la vie sociale de l'ancien Japon – est sans doute le genre qui a le plus marqué l'estampe japonaise, plus que le kabuki, et plus que la représentation des paysages, qui ne s'est véritablement développée qu'au XIXe siècle. À la beauté de la femme, le bijinga associe celle de son kimono, dont la splendeur et le raffinement sont indissociables de l'attrait qu'elle exerce.

Le bijinga a été le sujet favori de l'estampe japonaise du début à la fin, du XVIIe siècle au XXe siècle sans discontinuer. Tous les grands noms de l’ukiyo-e ou à peu près ont fait des portraits de bijin, à des degrés divers, même si des artistes comme les Kaigetsudo, Harunobu, Sukenobu, Kiyonaga, Eishi et Utamaro s'y sont particulièrement illustrés.

Les shunga (春画) sont des estampes japonaises érotiques, de style ukiyo-e. Shunga signifie littéralement « image du printemps ». Ce mot serait en effet dérivé de l'expression chinoise chungonghua (japonais : shunkyūga), signifiant « image du palais du printemps », en évocation de la vie joyeuse menée au palais du prince héritier, euphémisme poétique choisi afin d'évoquer leur caractère sexuel.

L'âge d'or des shunga se situe dans l'Époque d'Edo, entre 1600 et 1868. Si ces estampes sont clandestines, elles n'en bénéficient pas moins d'une certaine complaisance de la part du pouvoir, puisque les estampes libertines shunga ne seront saisies qu'une seule fois, en 1841.

Les shunga constituent très tôt une catégorie majeure au sein de l’ukiyo-e, jusqu'à en représenter une part essentielle les premiers temps, puisque, aux alentours de 1680, Sugimura Jihei, contemporain de Moronobu, leur consacre près des deux tiers de son œuvre.

Les plus grands artistes de l'ukiyo-e s'y sont essayés : Harunobu, Shunshō, Kiyonaga, Utamaro, Eishi, Hokusai, et même Hiroshige, en ont tous produit, parfois en abondance, sous forme d'estampes, permettant une large diffusion, mais aussi, quoique plus rarement, sous forme de peintures.

Quant au célèbre Almanach illustré des maisons vertes (吉原青楼年中行事, Yoshiwara seirō nenjū gyōji) que publient Utamaro et Jippensha Ikku en 1804, il ne s'agit pas d'un livre de shunga, mais plutôt d'un guide sur les us et coutumes des maisons de courtisanes. Il va cependant largement contribuer à la réputation d'Utamaro en France, puisque l'artiste japonais sera surnommé en 1891 par Edmont de Goncourt « le peintre des maisons vertes » (les maisons closes), bien qu'un tiers seulement des très nombreuses estampes connues de lui soit en réalité consacré au quartier des plaisirs, le Yoshiwara d'Edo.

Les e-goyomi, et plus tard, les surimono qui leur succéderont, sont de luxueuses estampes de petit format faisant l'objet d'une commande privée de la part de riches particuliers. L'aisance des commanditaires permet de mettre en œuvre les techniques les plus coûteuses, ce qui conduit Harunobu à mettre au point et à populariser les « estampes de brocart », les nishiki-e, à partir des e-goyomi dont il est le plus grand artiste. Les premières estampes nishiki-e seront d'ailleurs publiées en réutilisant simplement les planches d’e-goyomi dont on a seulement retiré le nom du commanditaire et les chiffres correspondant aux mois longs.

Ces e-goyomi (絵暦, littéralement « images de calendrier ») sont en effet des calendriers japonais sous forme d'estampes. Leur raison d'être se trouve dans la complexité du calendrier lunaire japonais, qui se traduit par le fait qu'à l'époque, les mois longs et les mois courts changent chaque année, sans aucune règle logique. Ces e-goyomi ont donc pour but de contourner le monopole d'état sur les calendriers, en cachant dans de luxueuses estampes, échangées lors de réunions entre amis, la liste des mois longs de l'année à venir.

À leur aspect purement utilitaire se mêlent des jeux de l'esprit : l'artiste doit dissimuler avec adresse les nombres indiquant les mois longs dans la composition de l'estampe. On les cache fréquemment dans les motifs géométriques de l'obi, la large ceinture, ou encore du kimono d'un des personnages féminins. Ensuite, l'artiste intègre également dans la composition des références cachées à la culture classique ou à des légendes extrême-orientales, dissimulées sous des parodies (mitate) de la légende d'origine. Percer le double sens de ces calendriers constituait ainsi de plaisants défis pour les cercles littéraires.

Ces parodies, ces mitate, apparaissent fréquemment dans l'estampe japonaise, en dehors même des e-goyomi : on les retrouve ainsi chez Utamaro avec une parodie du « chariot brisé » (évocation d'un épisode de la lutte opposant Michizane au clan Fujiwara), ou encore une parodie des « vassaux fidèles », reprenant l'histoire des 47 ronin qui, pour l'occasion, sont remplacés par des courtisanes, ou enfin une scène d'« ivresse à trois », où l'on peut découvrir, derrière les trois courtisanes, une parodie des trois sages Confucius, Bouddha et Lao-tseu

À Edo, la capitale, après le « quartier réservé » du Yoshiwara et ses courtisanes, le théâtre de kabuki est l'autre grand pôle d'attirance pour les artistes de l'Ukiyo-e.

Leur intérêt pour le kabuki est d'autant plus grand qu'ils contribuent à la publicité des théâtres et à la notoriété des acteurs que représentent les yakusha-e (役者絵). Ces « images d'acteurs de kabuki » jouent un peu le rôle des « programmes » de théâtre ou d'opéra que l'on rencontre aujourd'hui, et certains d'entre eux commémorent non seulement un acteur, mais parfois une représentation précise de la pièce dans laquelle il jouait.

Parallèlement aux portraits d'acteurs, les lutteurs de sumo sont également représentés : dès le XVIIe siècle, Moronobu illustre des livres sur le sumo, puis, plus tard, Buncho et Koryusai font les premiers portraits de lutteurs.

Enfin, l'école Katsukawa, en particulier avec Shunsho et Shun'ei, profite de son expérience des portraits d'acteurs de kabuki pour s'investir dans ceux des sumotoris. Plus tard, Utamaro, Sharaku et Hokusai s'intéresseront également aux portraits de lutteurs de sumo.

Les maîtres de l'estampe de la fin du XVIIIe siècle, et surtout du XIXe, trouvent souvent leur inspiration dans des sujets tirés de l'observation de la nature (kachō-ga).

C'est le cas d'Utamaro, avec, en particulier, trois œuvres majeures : Les Insectes choisis (画本虫撰, Ehon mushi erabi), de 1788, le Livre des oiseaux (百千鳥狂歌合, Momo chidori kyōka awase), de 1791, ainsi que le célèbre livre intitulé Souvenirs de la marée basse (潮干のつと, Shiohi no tsuto), de 1790 environ, sur les coquillages et les algues abandonnés par la mer.

Un grand nombre de ces sujets sont regroupés sous le terme général d'« insectes », qui inclut non seulement les insectes proprement dits, mais aussi les coquillages, les escargots, et autres grenouilles et bestioles des champs.

Après Utamaro, Hokusai et Hiroshige consacrent tous deux une part importante de leur œuvre à la représentation des fleurs et des « insectes ».

Le thème du fantastique est très présent dans l'ukiyo-e : on le trouve chez Utamaro, ainsi que chez Hokusai, dans plusieurs estampes, mais aussi dans ses carnets de croquis, les Hokusai Manga. On le rencontre également chez Hiroshige, avec par exemple une réunion nocturne de renards surnaturels, accompagnés de feux follets sous un arbre à Ōji (près du sanctuaire Shinto d'Inari), dans les Cent Vues d'Edo.

En effet, le fantastique japonais qui apparaît dans l’ukiyo-e s'appuie sur une riche tradition, au point que, selon celle-ci, lors des chaudes journées d'été, il convient de toujours placer une image de fantôme dans le tokonoma (la petite alcôve où l'on expose le kakémono), de façon à éprouver malgré la chaleur ambiante un plaisant frisson glacé.

Dans le monde littéraire de l'époque, Ueda Akinari écrit son Ukiyo-Zōshi (浮世草子) qui désigne littéralement « les romans du monde flottant », puis, en 1776, ses Contes de pluie et de lune (雨月物語, Ugetsu monogatari), recueil de neuf contes fantastiques qui inspireront en 1953 le film Les Contes de la lune vague après la pluie, de Kenji Mizoguchi.

Appuyés sur le concept des meisho-e, l'un et l'autre se lancent alors dans la réalisation de longues séries décrivant les plus beaux sites japonais. Les plus connues de ces séries sont :

  • Trente-six vues du mont Fuji, de Hokusai ;
  • Vues célèbres de la capitale de l'est, de Hokusai ;
  • Huit vues de Edo, de Hokusai ;
  • Cent vues du mont Fuji, de Hokusai ;
  • Trente-six vues du mont Fuji, de Hiroshige cette fois ;
  • Cent Vues d'Edo, de Hiroshige ;
  • Vues des sites célèbres de soixante et quelques provinces du Japon, de Hiroshige ;
  • Les Cinquante-trois Stations du Tôkaidô, de Hiroshige,
  • Les Soixante-neuf Stations du Kiso Kaidō, de Hiroshige.

Le Yoshiwara est un quartier réservé (kuruwa), créé à Edo dès 1617, fermé d'une enceinte, dont les accès sont alors gardés. Les samouraïs doivent y laisser leurs armes à l'entrée. Une fois à l'intérieur, la hiérarchie sociale traditionnelle s'efface : un client avec de l'argent est le bienvenu, qu'il soit roturier ou samouraï. Toutes sortes de catégories sociales, hommes d'affaires, samouraïs, dandys, écrivains et peintres s'y côtoient. On se croise dans les « maisons vertes », mais aussi dans les maisons de thé, les restaurants, les boutiques de luxe ou les établissements de bains.

Si, à l'intérieur des quartiers réservés, la hiérarchie extérieure n'a plus cours, une autre hiérarchie se dessine, avec ses rituels et son étiquette. Par exemple, les courtisanes sont divisées en plusieurs échelons, jusqu'à huit.

Les peintres de l'ukiyo-e sont en même temps les peintres du Yoshiwara. Ils en assurent dans les faits la promotion par la vente, pour des sommes modiques, du portrait des plus célèbres courtisanes du moment.

La notoriété et le rôle des plus grandes courtisanes sont à cette époque souvent fondés sur bien autre chose que l'aspect purement sexuel : les talents musicaux, l'esprit de repartie, la culture des tayu (l'élite des courtisanes) et des oiran les distinguent des simples prostituées.

Technique de l'estampe ukiyo-e

Les épreuves d’estampes ukiyo-e sont produites de la manière suivante :

  • l’artiste réalise un dessin-maître à l’encre, le shita-e ;
  • l’artisan graveur colle ce dessin contre une planche de bois (cerisier ou catalpa), puis évide à l'aide de gouges (marunomi) les zones où le papier est blanc, créant ainsi le dessin en relief sur la planche, mais détruisant l’œuvre originale au cours de ce processus ;
  • la planche ainsi gravée (« planche de trait ») est encrée et imprimée de manière à produire des copies quasiment parfaites du dessin original ;
  • ces épreuves sont à leur tour collées à de nouvelles planches de bois, et les zones du dessin à colorer d’une couleur particulière sont laissées en relief. Chacune des planches imprimera au moins une couleur dans l’image finale. Ce sont les « planches de couleurs » ;
  • le jeu de planches de bois résultant est encré dans les différentes couleurs et appliqué successivement sur le papier. Le parfait ajustement de chaque planche par rapport au reste de l'image est obtenu par des marques de calage appelées kento. L'encrage est obtenu en frottant le papier contre la planche encrée à l'aide d'un tampon baren en corde de bambou.

L’impression finale porte les motifs de chacune des planches, certaines pouvant être appliquées plus d’une fois afin d’obtenir la profondeur de teinte souhaitée. Ce n'est pas l'artiste lui-même qui grave les plaques de bois originales, mais un graveur très expérimenté, qui peut être connu de l'artiste, qui supervise personnellement l'édition en tout état de cause.

Il peut exister plusieurs versions originales d'une même estampe ; l'un des exemples les plus connus est un portrait de Naniwaya Okita tenant une tasse de thé, fait par Utamaro : la première version comporte un rébus pour transcrire le nom de la belle Okita en dépit de la censure ; lorsque même les rébus furent interdits pour désigner les modèles, Utamaro le remplace par le portrait d'un poète. Sans aller jusqu'à cet exemple extrême, les variantes de l'arrière-plan d'une estampe sont fréquentes. Les Japonais différencient plusieurs types d'estampes :

Selon le format du papier utilisé

  • chūban (中判, 25 à 26 cm x 17 à 19 cm),
  • ōban (大判, 37 à 38 cm x 25,5 cm),
  • hashira-e (柱絵, 70 à 75 cm x 12 à 14,5 cm),
  • hosoban (細判, 33 cm x 15 cm)
  • nagaban (長判, approximativement 20 cm x 50 cm),
  • aiban, approximativement 34 cm x 22 cm,
  • ō-ōban, ou grand ôban, approximativement 58 cm x 32 cm,

Selon l'orientation

  • tate-e (orientation « portrait »)
  • yoko-e (orientation « paysage »)

Selon les couleurs appliquées et surtout leur nombre

  • sumizuri-e (墨摺り絵), sans aucune couleur, donc en noir et blanc ;
  • tan-e (丹絵), sumizuri-e rehaussée à la main de la couleur orange tan ;
  • urushi-e (漆絵), utilisant une encre épaissie avec de la colle pour la rendre brillante ;
  • beni-e (紅絵), sumizuri-e rehaussée à la main de la couleur beni ;
  • benizuri-e (紅摺り絵), colorée par impression avec la couleur beni (le vert étant parfois ajouté) ;
  • nishiki-e (錦絵), la plus « riche », car faisant appel potentiellement à toutes les couleurs.


Les couleurs utilisées sont nombreuses, faisant appel à des pigments d'origine naturelle (végétale ou minérale), et d'une rare délicatesse de nuance, avant que l'arrivée de colorants chimiques occidentaux ne vienne modifier la donne :

  • sumi : encre de Chine, pour reproduire le dessin lui-même ;
  • tan : rouge d'oxyde de plomb ;
  • beni : rose tiré du safran ;
  • ai : bleu foncé à base d'indigo ;
  • shoenji : rouge extrait du millepertuis ;
  • murasaki : violet (mélange de rouge de millepertuis et de bleu indigo ;
  • gofun : blanc lumineux à base de poudre d'huître. Uniquement apposé à la main, donc sur des peintures ou, parfois, sur des sumizuri-e rehaussées à la main.

Galerie

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Trois Beautés de notre temps
Estampe à fond micacé de Utamaro

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Concours de plaisirs des quatre saisons : l'été
peinture sur soie shunga de Chōbunsai Eishi.

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Le Pont Ōhashi et Atake sous une averse soudaine
Estampe d'Hiroshige, tirée des Cent Vues d'Edo (1857).

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