Chance (Boltanski)

Un article de Nezumi.

(Redirigé depuis Chance (2011))

Chance, installation réalisée en 2011, par Christian Boltanski, pour le Pavillon français de la Biennale de Venise 2011.

Le commissaire en est Jean-Hubert Martin.

Description

En prolongement de l'ensemble de son travail dominé par la disparition et la mort, Boltanski s'ouvre ici à une interrogation plus large sur le hasard et le destin. Le déroulement de la vie et le rythme incessant des naissances posent la question de l'universel et du singulier sous une forme nouvelle, pour s'interroger sur ce qui distingue un être d'un autre. L'ambiance, au lieu d'être sombre, est ici accueillante.

Cette œuvre de Boltanski se présente comme un conte philosophique où le spectateur ne se contente pas d'enregistrer un récit de manière passive, mais est impliqué dans un jeu où il peut lui-même devenir l'élu du destin si la chance lui sourit. Il est invité à se frayer un chemin dans un dédale de poteaux où il devient acteur de la tranche de vie qui s'y joue.

Toujours préoccupé de toucher son public, Boltanski agit ici moins dans le registre de l'émotion pure que dans celui d'une réflexion ludique sur la fortune et l'infortune.

Chambre 1 : La roue de la chance

Un long ruban de photographies de nouveaux-nés parcourt l'espace à grande vitesse. Parfois une sonnette retentit et le ruban, mu par la volonté aléatoire d'un ordinateur, s'arrête sur l'un des bébés. Son visage apparaît alors sur un moniteur. Un enfant est choisi au hasard, pour le bien ou pour le mal. Sa vie n'est encore qu'une page blanche.

Chambres 2 et 4 : Dernières nouvelles des humains

Des chiffres de couleurs défilent rapidement sur de grands compteurs. Les verts indiquent en direct le nombre de tous les humains qui naissent dans le monde, les rouges indiquent le nombre de ceux qui meurent. Il y a en moyenne chaque jour 200.000 enfants qui naissent de plus que d'humains qui meurent. Nous ne serons pas remplaçables, mais nous sommes heuresement remplacés.

Chambre 3 : Être à nouveau

Les visages de 60 nouveaux-nés polonais et de 52 Suisses décédés sont découpés en trois parties. Ils défilent sur un écran à grande vitesse et vont se recomposer pour former près d'un million et demi d'êtres hybrides. Comme eux, nous ne sommes physiquement qu'un puzzle de ceux qui nous ont précédés.
Les yeux de l'un vont se superposer à la bouche de l'autre. Le visiteur, en appuyant sur un bouton, peut, à l'aveugle, former de nouveaux êtres. Si, par chance, un visage se forme, dont les trois parties appartiennent à la même personne, une musique se déclenche et l’œuvre est gagnée.
Pendant toute la durée de la Biennale, une version de cette œuvre est accessible sur internet, et l'internaute peut tenter sa chance pour gagner une surprise qui sera envoyée par lʼartiste lui-même.

Autour du Pavillon français : Les chaises parlantes

Des chaises sont dispersées autour du Pavillon français. Quand on s'assoit, elles demandent, chacune dans une langue différente: "Est-ce la dernière fois?" Seule la destinée pourrait répondre à cette question qui peut s'appliquer à chaque instant de la vie.

Déclarations de Christian Boltanski

Toute ma vie, j'ai été fasciné par le thème du hasard, peut-être parce que je suis une sorte de survivant et que ma naissance n'était pas raisonnable dans cette période de l'histoire. Par exemple, j'ai réalisé en 1990 une œuvre permanente à Berlin qui questionne ce thème : il y a une maison qui a reçu une bombe en 1945, la partie centrale a été atteinte et ses habitants tués, les bâtiments latéraux ont été préservés et personne n'a été blessé. Pourquoi, parmi ces voisins, certains sont morts, d'autres ont été sauvés? Y avait-il une raison, était-ce la volonté d'une puissance supérieure ou simplement le fait du hasard? Notre vie est-elle écrite à l'avance et pouvons-nous intervenir sur son déroulement?

II y a une question que je me pose aujourd'hui et qui est pour moi déterminante de ma vie : si mes parents avaient fait l'amour une seconde plus tôt, j'aurais été différent. Ce que je suis, ce que je pense est le fruit de cet instant précis où mes parents se sont mélangés. Un instant plus tard un autre serait né, que j'ai empêché d'exister par ma présence. Ce que je suis n'est-il que le fait du hasard? Dans cette course des spermatozoïdes à pénétrer l'ovaire, le gagnant m'a apporté la forme de mon nez et la tournure de mon esprit, tout en sachant l'importance primordiale de la culture. Quels sont chez moi les restes de mes ancêtres corses et de ceux qui venaient d'Odessa?

J'ai toujours essayé de lutter contre Dieu, de ne pas accepter son pouvoir, mais c'est un combat perdu car Il est le maître du Temps et finalement il aura raison de moi. Le temps s'écoule inexorablement vers notre fin. Pourquoi celui-ci et pas celui-là? À mon âge, j'ai l'impression de marcher sur un champ de mines. Mes amis sautent et moi je continue jusqu'à la prochaine explosion.

Je pense que chacun de nous est unique par le hasard de la naissance et pour cela important. Mais en même temps ce qui est le plus important, ce n'est pas nous en tant qu'individualité, c'est la continuation de la vie. Dans quelques années dans cette salle de réunion, il y aura un autre artiste qui discutera avec des conservateurs et des critiques. Ce ne sera pas moi, ni vous, mais l'important c'est que la discussion se poursuive. Nous ne sommes pas remplaçables, mais nous serons remplacés. Il y a cette phrase horrible, mais si juste de Napoléon à Austerlitz. Il regarde les milliers de morts du champ de bataille et s'exclame : «Quelle importance! Une nuit d'amour à Paris va remplacer tout cela !». Le hasard de la fécondation va créer de nouveaux êtres tous différents et uniques qui vont, parce qu'ils sont humains, essayer de lutter contre la destinée.

Si je me pose ces questions, c'est parce que je suis un être pensant. Mon chat ne réfléchit pas à ces questions. Il est dans la main de la destinée, il n'essaie pas de changer le cours des choses, il semble accepter la maladie et la mort. Je ne me sens pas croyant au sens traditionnel du terme, mais comme tout humain je vois qu'il y a des serrures et je cherche les clés qui pourront les ouvrir, même si pour moi aucune clé n'est la bonne et ce qui compte est ce désir de la trouver.

Galerie

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