Ann Lee
Un article de Nezumi.
Ann Lee est un personnage de manga, qui occupe un rôle central dans des productions audiovisuelles produites entre 1999 et 2002
Historique
Au départ Ann Lee est un personnage de manga ou plus exactement le produit de l’agence graphique japonaise Kworks. Cette agence spécialisée dans la création de personnages pour l’industrie de la bande dessinée, du dessin animé ou de la publicité avait imaginé ce personnage codé, préfabriqué comme un personnage secondaire, à la psychologie très sommaire, finalement destinée à mourir aussi vite qu’elle serait apparu dans la fiction à laquelle elle aurait été destinée. Ainsi Ann Lee, silhouette mauve coincée parmi d’autres images vides dans les books de Kworks trouve un acquéreur en 1999, avec la maison de production Anna Sanders films créée par les artistes français Philippe Parreno et Pierre Huyghe.
Sous la forme d’un fichier informatique acheté 46000 yen, Ann Lee devient un projet artistique baptisé No Ghost just a Shell. Ce projet, en apparence simple, consiste à mettre à la disposition d’artistes Ann Lee afin qu’ils donnent à cette figure un caractère et explorent ses possibles.
Ann Lee pose la question du statut de son existence face au spectacle, objet des formes contemporaines de l’industrie culturelle ; elle est donc d’abord la forme vide de ce spectacle-là, figure de cette culture industrielle, image née de l’entreprise Kworks. Elle était sans avenir sinon dans cette consommation qui la condamnait à demeurer une figure vide. Elle aurait décoré l’arrière-plan d’une fiction, objet d’un prêt-à-consommer scénaristique. Oubliée avant même d’avoir existé, elle aurait été l’illustration de la culture de la société de la consommation construisant une amnésie générale, une neutralisation systématique pour ne laisser place qu’au seul acte désormais jugé important : l’acte de consommer. Or, en décidant d’ouvrir cette figure à son propre possible, Huyghe, Parreno et Gonzalez-Foerster s’opposent d’abord à l’assujettissement d’Ann Lee aux formes marchandes de sa réification. Ils réduisent à néant les aspects divertissants de cette figure de manga.
Prendre ce personnage de manga n’est évidemment pas indifférent. Non seulement c’est une figure standardisée qui participe à la fonctionnalisation de l’activité artistique mais c’est aussi une image dont la lisibilité dépasse le simple cadre japonais. Faisant partie d’un langage visuel international, Ann Lee occupe une place fondamentale dans la question de l’entertainment et de l’image qu’elle génère.
Réalisations
En 2003, le Musée Van Abbe d'Eindhoven a acquis « No Ghost just a Shell », le projet se compose à cette date de 28 œuvres réalisées par 18 artistes.
Parmi ces 18 artistes : Philippe Parreno, Pierre Huyghe, Dominique Gonzalez-Foerster (F), Joe Scanlan (USA), Liam Gillick (GB), Angela Bulloch (GB), François Curlet (F), Melik Ohanian (F/ ARM), Lily Fleury (F), Rirkrit Tiravanija (USA), Pierre Joseph (F), Anna Lena Vaney (F), Richard Philips (USA) et Mehdi Belhaj Kacem (F)
Ann Lee apparaît dans divers endroits, à des moments différents, sous des formes différentes : film d’animation, vidéo, peintures, objets, installations, posters, revue, œuvre sonore, livre, qui seront réunis en une exposition présentée successivement à la Kunsthalle de Zürich, à l’Institute of Visual Culture de Cambridge, et au MoMA de San Francisco, pour être finalement intégrée aux collections du Van Abbe Museum.
Anywhere out of the world
Installation vidéo 3D sur DVD 4', affiches, moquette, ampli, caisson de basses, 5 enceintes.
créée en 2000
Cette installation est la première version, sorte de conte moderne proposé par Philippe Parreno. Image virtuelle (redessinée en 3D), simple coquille vide (d’imaginaire mais pas de sens), Ann Lee raconte (dans la langue internationale du business) non pas une histoire telle que l’on pourrait l’attendre d’un personnage de fiction mais son histoire en tant que produit destiné à faire vendre. Cette histoire critique, mais aussi tragique de la jeune fille dont l’enveloppe charnelle fait l’objet d’un commerce, met à jour et démonte l’ensemble des mécanismes économiques qui sous-tendent l’industrie de l’image, du cinéma aux jeux vidéo, matérialisés dans l’installation de l’artiste par le poster à l’effigie de la star (réalisé par les graphistes M / M), la moquette, le son Dolby Surround, comme autant d’éléments indispensables du marchandising promotionnel et de la mise en condition du consommateur de divertissements dit «culturels».
Ann Lee in anzen zone
Images de synthèse, animation virtuelle, multimédia d'un personnage de manga. DVD-Vidéo, pal, couleur, sonore. Animation numérique. Projection DVD. Durée : 3'25
Dominique Gonzalez-Foerster, 2000
Sous la pluie qui strie l’écran, Ann Lee murmure en japonais, de sa douce voix synthétisée, une prophétie menaçante : « Il n’y aura pas de zone de sécurité ('anzen zone', en japonais), vous allez disparaître de vos écrans […] Il n’y a nulle part où aller, absolument nulle part dans cet univers complètement perdu […] Vous serez tous envoyés vers un lieu sans retour, c’est un voyage vers nulle part. »
Errant dans un vide sidéral, fantomatique personnage aux yeux sans fond, Ann Lee retrouvant son identité originelle japonaise, se confond et se détache de son double anglophone, monologue, de sa voix indéfinie, promesse de disparition, avertissement glacial, menace programmée. Silhouette adolescente au déhanchement maladroitement mécanique, être-miroir absorbant nos projections imaginaires, Ann Lee se déplace sur l’écran dans une lenteur poétiquement mélancolique. Elle émeut, parce ce simple signe, produit destiné à un marché, est capable d’absorber et de réfléchir ce que l'imaginaire du spectateur projette.
One Million Kingdoms
Film en Betacam numérique, couleur, 6min. 45sec.
Pierre Huyghe, 2001
Rendre au signe sa liberté en le renvoyant à sa propre condition de signe : Pierre Huyghe a décidé de réinvestir artistiquement ce personnage de la culture pop et de le libérer en l’affranchissant de son copyright.
Il se sert du personnage Ann Lee qui va incarner, avec une voix transformée électroniquement, le discours de Neil Armstrong posant le pied sur la lune et des extraits de Voyage au centre de la Terre de Jules Verne. Le personnage se déplace alors au sein d’un environnement généré graphiquement par les paroles qu’il prononce, ce qui renvoie à son émancipation sémiotique.
Two minutes out of time
Vidéo, DVD, 1 affiche. Pierre Huyghe, 2000
Le film souligne l’emprise d’Ann Lee sur l'imagination du spectateur. Son personnage devient alors plus qu’un produit. En insistant sur le regard qu’elle pose sur le spectateur, elle dépasse la relation de consommation pour l’ouvrir dans le monde de la fiction. La relation apparaît alors plus personnelle et plus intime que celle qu’induit un produit soumis au régime de la marchandise.
La présence purement visuelle de l’image est traitée dans un ensemble de méthodes qui servent à suggérer des regards et des interprétations spécifiques où l’image produite n’est pas la finalité mais le point de départ pour une interprétation toujours incomplète. Son travail intègre un ensemble de données souvent proches du langage du cinéma classique pour traiter, en particulier, de la communication active et de toutes les formes d’échange.
Autres œuvres
- François Curlet, Anne Lee, Écran témoin, 2000.
Beta digital, 5’26”, 8 exemplaires.
Je me présente. Marie-Pierre, 32 ans. Originaire du Loir et Cher. Là-bas, j’étais la reine du village, blonde, les cheveux en dessous des fesses. Interdiction formelle de les couper. On me surnommait Cosette. En hommage à Victor Hugo. D’où ma passion pour l’écriture. Imaginez ma réaction à la lecture de l’annonce. Moi qui à la vue d’un champs de blé en mouvement à l’ombre du vent noircissait des cahiers entiers ! Aprés il y a eu la rencontre avec Francois, un artiste belge extravagant. Il m’a fait passer une sorte d’entretien à l’embauche… Payée à tenir un journal durant quatre mois de farniente. Mon rêve de toujours se réalise ! Mais parviendrai-je à écrire le roman que j’ai dans la tête ? Avec pour seule et unique contrainte, celle de changer de peau. Foutre en l’air ma carapace et endosser celle d’un personnage de pacotille: Ann Lee.
- Liam Gillick, Ann Lee you proposes, 2001.
L. Gillick reprend la logique de collaboration qui est à l’origine de ce projet en s’associant, pour la réalisation de ce nouvel épisode, à Lars Magnus Holmgren, concepteur d’animation vidéo. Il introduit une esthétique qui s’inspire de la production londonienne des films commerciaux en présentant trois séquences dont le rythme et le montage rappellent la bande-annonce d’un film. L’esprit collectif se développe également dans la narration non-linéaire, discontinue, qui englobe les idées d’espace et de localisation, de collaboration et d’identité.
- Pierre Joseph et Mehdi Belhaj Kacem Théorie du trickster, 2002.
Conférence et animation 3d transférée sur Betacam numérique. 36 minutes.
Galerie
Anywhere Out of the World, Philippe Parreno, 2000 Ann Lee in anzen zone, Dominique Gonzalez-Foerster, 2000 |
Ann Lee incarnée, Tino Sehgal, 2022
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